08 novembre 2011
Et toi, t'es dans quoi ?
Vous vous demandez comment bosse (vraiment) un éboueur, un jardinier, un agent secret ? Une routière, une costumière, une ministre ?
Ici, on rencontre des pros et on en fait le portrait.
Les deux premiers : Alain, prof de claquettes, et Annick, chiffonnière de luxe.
Un nouveau portrait chaque semaine !
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23 octobre 2011
Voyage astral
Recouverte de cloques, grêlée de cratères, elle a besoin d’un bon dermato.
Grossie 450 fois, la lune affiche ses cicatrices à ciel ouvert.
Manette en main façon joystick, on se balade sur la surface accidentée, en astronautes du dimanche.
On passe les commandes à un autre membre de l’équipage. La lune n’est qu’une escale. La destination finale, c’est Jupiter. Mais notre hôte est trop bas sur l'horizon, et pas encore prêt à nous recevoir.
Ce vendredi soir, c’est Cassegrain qui régale. Apollo et Ariane n’étaient pas disponibles. Ce télescope est un colosse de cinq tonnes et 250 kilos de miroir, reflétant l’ambition de l’observatoire de Meudon, un des plus grands d'Europe. Pourtant, à côté des instruments installés au Chili et au Brésil, Cassegrain est un nain, une poussière.
La séance est réservée aux personnes sourdes, avec lesquelles Dominique Proust, le pilote, communique en langue des signes. Un défi, puisque la réussite de la mission impose une semi obscurité.
C’est l’heure du rencard avec Jupiter. A côté de la lune, il fait pâle figure. Normal, il est distant d’un milliard de kilomètres de la Terre, contre 380 000 pour elle. Une paille.
A l’œil nu, la plus grosse planète du système solaire ressemble à une étoile très brillante. Au télescope, c’est un cercle blanchâtre sur lequel on aperçoit deux bandes parallèles : l’effet d’un cyclone, méthane contre hydrogène.
M. Proust fait tourner la coupole au-dessus de nos têtes. La voie lactée défile, il est à la recherche d'Andromède pour le bouquet final.
Voici Cassiopée, raté. «A force d’utiliser des télescopes automatisés, on oublie son ciel" s’excuse t-il.
Andromède apparaît enfin, composée de trois étoiles qui se tournent autour sans jamais s'attraper.Blanche, bleue, rouge.
Sur le carnet à dessins de Catherine, une jeune sourde, on aperçoit Cassegrain, mais aussi la bataille des Silènes contre les Martiens. Une libre interprétation de la tempête Jupitérienne ?
Une heure du matin, retour sur Terre. Notre nouveau vaisseau est un transilien. La station, malgré ses néons lugubres et son quai désert, résume l’aventure : Bellevue.
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26 septembre 2011
Un heureux événement
Rémi Bezançon est un cinéaste que l'on a "connu" au berceau et dont on observe l'évolution.
"Ma vie en l'air", bluette sur fond de phobie aérienne. "Le premier jour du reste de ta vie", chronique générationnelle au cœur d'une famille imparfaite, donc normale.
Il revient avec "Un heureux événement", adapté du bouquin d'Eliette Abécassis. Et cette fois, il se concentre sur le couple. Nous sommes en amont de la question de la transmission, quoique déjà en gestation.
Pio Marmaï travaille dans un vidéo-club. Il flirte avec Louise Bourgoin à coups de jaquettes de DVD : "un homme et une femme" brandit par lui, se voit opposer un "Rêves" sans appel.
Un début idyllique qui ressemble un peu à : "La guerre est déclarée". On sent déjà les prémices du pire, le bébé à venir. Il veut un enfant d'elle. Elle lui rétorque "fais-le moi", et bonjour les dégâts.
On est dans la veine des blogs des mamans d'aujourd'hui. Celles qui parlent de leurs rejetons sans demi-mesure, les traitant de "nains", de "monstres", relatant leur quotidien avec un sens de la dérision on ne peut plus réaliste.
La grossesse, la naissance, le baby blues carabiné, le film croque les questionnements et les atermoiements. Ah, dur dur, d'être parents.
Ce n'est pas rose (layette), ce n'est pas non plus noir (corbillard), c'est gris. Si le film n'évite pas les clichés (la belle-mère envahissante et culpabilisante, la grand-mère maternelle névrosée, la réunion des allaitantes anonymes), il parvient à porter un vrai regard sur la maternité. Au point de freiner quelques velléités. Cette année, le nombre de naissances va sans doute diminuer.
Tout le film est construit sur le parallèle entre la grossesse du personnage de Barbara et la thèse de philo qu'elle termine et dans laquelle elle cite : "L'enfer, c'est les autres". C'est surtout "l'autre" au singulier, le bébé. Ce nouveau venu, voulu, mais encore inconnu.
Cela dit, il s'agit bien du parcours de Barbara, d'une histoire particulière, qui ne prétend pas à l'universalité.
La fin aurait sans doute mérité un traitement plus tranché, à la "Blue valentine". La plupart des gags n'arrachent que de faibles sourires.Rémi Bezançon n'en est plus à ses premiers pas, mais cherche encore son rythme. Néanmoins, rendons hommage à l'effort de réalisme, sur un sujet maintes fois traité et souvent bâclé. (A l'exception de "Rosemary's baby").
Une naissance n'est pas un heureux événement, c'est un événement tout court. A la fois extra et ordinaire. Qui chamboule, chavire, change l'ordre naturel des choses. L'héroïne le confie, son bébé l'a "disloquée". C'est l'histoire de la vie. Démanteler certaines facettes. Accepter de chavirer pour mieux recommencer.
Cette histoire ne raconte pas la naissance de la petite Léa. Elle rend compte de la venue au monde d'une nouvelle Barbara. Et de son couple qui n'y survit (peut-être) pas...
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13 décembre 2009
Le désordre des choses
Le monde tourne rond, tout est à sa place, tout est harmonie, bien droit : le matin, le midi, le soir, la nuit, puis un autre matin qui revient.
D’où vient cette particule qui distille le chaos, d’un coup d’un seul, sans signe précurseur, bien sûr, d’où vient ce grain de sable, ce pionnier sur la table, qui renverse l’ordre établi, l’ordre naturel des choses ?
C’est un nouveau-né qui cesse brusquement de respirer, comme ça, c’est une moto qui vient frôler la rambarde de sécurité, c’est quelqu’un qui s’en va. C’est quelqu’un, c’est toi.
Ca te cueille dans un lit, sans douleur et sans bruit, au cœur de la nuit.
Une manif du myocarde, un organe qui fait grève, sans aucun préavis.
Il reste du temps, pourtant, il reste des mois, des années, des millions de secondes qui s’évaporent, s’échappant de ton corps en nuées.
Alors toi, petit joueur, tu te casses et tu la laisses derrière, avec ses 26 berges et ses rêves de gamine qui ne prenaient corps qu’avec toi.
Tu prends de la vitesse, elle n’a plus qu’à marcher sur une route qui n’en finira pas de rester droite, sans panneaux, sans stations, sans horizon.
Ca aurait pu être un autre, quelqu’un qui aurait trop bu, trop fumé, ou même pas, rien de trop, rien de tout ça. Il n’y a pas de règle, la mort est une rebelle, une hors-la-loi.
Je pensais juste qu’à ton âge, on avait le cœur mieux accroché que ça.
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16 novembre 2009
Rouge indigo
Catégorie "Oedipe mal résolu", voici une nouvelle nouvelle (ptet autant peu finie que l'Oedipe, d'ailleurs ^^)
Mais non, ce récit est pure fiction, je vous l'assure !!!
C’est une maison simple, avec 4 murs en crêpi à ravaler sans doute depuis 78, elle n’est pas moche, elle n’est pas belle, elle n’est pas bleue, elle n’est adossée à aucune colline, à aucune montagne, elle n’a rien pour elle, mais elle est tout pour moi. J’ai 6 ans et je ne connais rien à la vie, ou déjà tant, parce que le matin même un gamin de l’école a déchiré mon livre, « Mr à l’Envers », de la collection des Monsieur et Madame, juste par plaisir, ou ennui, je ne sais pas, je n’analyse pas ces choses-là. Monsieur à l’Envers, je l’emmenais partout, c’était un peu comme un doudou, sauf que c’était un livre. Mon premier souvenir et mon premier deuil.
Notre maison est la copie conforme de toutes ses voisines, elles sont symétriquement semblables. Je sais que, régulièrement, sa façade fait des œillades à celle d’en face, c’est gros comme une maison, justement, tout se sait dans le quartier, elles ne peuvent rien cacher. Elles se tournent autour parce qu’elles se ressemblent, sauf que si elles s’assemblaient on serait obligés de vivre avec les Lehure, ce ne serait pas pratique.
Elles sont peintes dans les mêmes tons, de ceux qu’on dit ‘bruns’ pour faire bien, mais qui sont juste marrons, exactement comme les rouges à lèvres dans le catalogue par correspondance de ma mère : ‘noisette grillée’ ou ‘bronze cuivré’, pour des coloris semblables et ternes.
Les maisons sont construites sur le même modèle, dans une cité proprette où tout est bien rangé, le long de rues aux noms fleuris, baptisées sans aucune imagination : allée des Rosiers, chemin des Jacinthes, impasse des Lilas.
Il s’agit d’une banlieue qui se dit prospère mais où tout périclite, quand on se penche un peu dans l’envers du décor. Il suffit de jeter un œil aux jardins silencieux, aux cabanes en attente qu’il se passe quelque chose, qui n’ont que la prochaine saison à se mettre sous la dent : l’hiver s’il le faut, tant que ça engendre un peu d’animation.
J’ai 6 ans, mon frère 9, je ne sais rien de l’existence mais j’en saisis des bribes, ça et là, un peu comme les moineaux du jardin public, ceux qui guettent la moindre miette de mon goûter, et de mon quotidien minutieusement réglé.
Ma mère vient me chercher à l’école, et toutes deux on chemine avenue du Quercy jusqu’aux grilles du parc. Puis elle avise un banc, toujours le même, le troisième sur la droite, et m’y dépose comme un baiser, des Prince de Lu sur les genoux. Elle reste assise là près de moi, faisant mine de me laisser manger mais à l’affût de chaque bouchée, de chaque mouvement de ma mâchoire. Comme pour garder de chaque seconde un souvenir de moi.
Les moineaux approchent petit à petit, comme on fait un nid, ils font mine de regarder ailleurs mais je sais ce qu’ils attendent, alors j’écrase un petit bout de gâteau entre mes doigts potelés, et je l’émiette en pluie tout autour de mes pieds et je trouve ça magique, on dirait les étincelles de la fée Clochette, et ils accourent en pépiant, ils n’attendaient que ce moment, c’est carrément la foire d’empoigne. Maman me jette un regard plein de sourires en coin. Elle observe ce rituel immuable qui n’appartient qu’à moi et qu’elle se garde de troubler.
Mon frère est déjà rentré, il a déjà sorti Praline, le cochon d'Inde noir et frisé, de sa cage. Ca fait déjà des jours qu’il essaie de le dresser, lui qui a déjà tant de mal à obéir à maman, des jours qu'il s'est mis ça en tête, la vidant du même coup de toute préoccupation scolaire. Maman crie parce qu’il devrait être en train de faire ses devoirs. Elle reprend tout ça en main et j’entends la litanie des chiffres qui commence comme chaque soir, à laquelle je ne comprends rien, une longue liste dénuée de sens, parsemée d’hésitations, mais rythmée comme une chanson : 7 fois 1, 7; 7 fois 2, 14; 7 fois 3, 21; 7 fois 4, euh 7 fois 4, 29 ?
Moi, je n’en suis pas encore là. Je colorie religieusement un père noël sur son traîneau, la tête penchée sur le côté, la langue à demi sortie. Je m’interroge en mon for intérieur : soudain, le non respect du code couleur ainsi que mes coups de feutres rageurs portés sur le bonhomme de papier sont le signe précurseur d’un doute qui pointe. Cela fait quelques mois que l’idée s’insinue dans mon esprit, mais ce soir-là je touche au but. Il ne peut pas exister.
Je contemple ce père noël rescapé d’un massacre, son oeil au beurre bleu, et ses habits noirs. Résolue, j’arrache violemment la page en même temps que ma candeur, et les déchire en mille confettis, qui retombent sur les tables de multiplication de mon frère. Il se balance d’un pied sur l’autre, lorgnant de temps en temps sur le cochon d’Inde livré à lui-même, et qui commence à grignoter les fils électriques de l’halogène. Ma mère est à bout de patience, je le vois à sa bouche qui se tord, à ses poings qui se crispent, mais mon héros arrive avant qu’elle n’explose, comme un coup de gong providentiel. Mon père arrive dans la pièce avant même d’y pénétrer, comme on reprend un territoire. J’entends la poignée de la porte d’entrée céder sous sa main vigoureuse, et son pas si familier. Je lâche aussitôt mon feutre bleu, que machinalement je m’étais mise à suçoter, puis part en conquérante lui sauter dans les bras et claquer sur sa joue un baiser indigo. Par mes lèvres teintes, laisser mes empreintes comme je planterais un drapeau.
Chaque soir, c'est ma finalité : être toujours 1ère sur la peau de mon père, et si possible en supplantant le rouge à lèvres de maman.
23:04 Publié dans Texte | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
