19 janvier 2009
Une histoire de cuisson...
En guise de nouvelles, voici une nouvelle. Pour changer.
Voici les pensées d'un cuisinier qui vient de quitter sa moitié, sa rondelle...parce qu'on est dimanche soir, dimanche nuit, même, et que je n'ai plus faim :)
Les yeux perdus dans le vague, je ne fixe personne, c’est étudié. Je prends le regard de ceux qui sont dans le bus, le regard flou, qui semble s’arrêter sur elle, par exemple, cette algérienne, que sais-je, tunisienne, peut-être, mais qui ne fait que passer au travers.
J’ai le regard flou, et je pense à la chose la plus existentielle qui soit, moi qui ne pense jamais, ou du moins qui essaie, histoire de préserver mes petits préjugés qui m’aident à affronter le quotidien. Là, dans le bus numéro 76 à destination de Louvre Rivoli, je pense. Ou plutôt des pensées me traversent la tête, et s’y arrêtent.
Et c’est ainsi qu’au moment où, par un violent à-coup, le bus stoppe devant le panneau « Faidherbe », ma pensée s’arrête sur ma copine, mon ex copine plus exactement, que j’ai quittée et laissée en pleurs il y a 25 minutes maintenant, après 3 ans de bons et loyaux services.
Je réfléchis bêtement, alors qu’il n’y a plus rien à dire, ni même à réfléchir, puisque son reflet n’apparaît plus dans mon miroir.
C’est une histoire de dents, de scies. De sinusoïdale, d’une ligne qui se brise, contre sa parallèle, défiant toutes les lois, de la physique pour sa jumelle.
J’ai peut-être un air profond, comme le Penseur de Rodin, plus certainement un air de con, plongé dans mes réflexions stériles, où ne pousserait un chardon pour rien au monde, comme dans un labyrinthe des glaces où je me cogne à chaque coin. Je me demande pourquoi ne sommes-nous pas de vulgaires anémones, des fourmis, des amibes, pourquoi pensons-nous, pourquoi ne nous reproduisons pas tout bêtement, pourquoi sommes-nous doués de raison, de tant de complications, de tout ce qui va avec.
A côté de moi, l’algérienne peut-être tunisienne, s’en fout royal, royal comme le couscous qu’elle va immanquablement préparer en rentrant, royal comme cet a priori servi à la louche.
C’est juste que j’aimerais tellement me demander, à cet instant, s’il me reste assez de pois chiches dans le placard de ma cuisine, ou si je peux me fier aux merguez du Monop, si les merguez du Monop sont dignes de confiance pour un couscous royal…
L’algérienne, elle s’en fout, de mes interrogations philosophiques, elle essaie de grappiller le moindre centimètre carré de la zone « poussettes ou handicapé » avec son cabas du marché, tandis que juste devant la porte arrière, un petit jeune tente de se rebeller. De ne pas se faire embarquer par la vague géante, par la marée humaine qui entre dans le bus. De ne pas être obligé de descendre pour les laisser monter, il risquerait sa place.
Monter, descendre, ça me fait penser à des montagnes russes, tous les jours en général, des gens doivent descendre de leur piédestal pour que d’autres puissent monter au septième ciel, c’est comme ça, j’ai envie de lui dire, c’est le sens de la vie.
« Le sens de la vie, je t’en foutrais, du sens, moi ! », qu’il me répondrait.
C’est vrai, qu’est-ce que j’en sais, moi, du sens de la vie ?! Qu’aurais-je donc à lui répondre, moi que le désespoir est en train d’éventrer, dans le bus 76, pour une fille que je viens pourtant de quitter ?
Qu’aurais-je à lui répondre ?
Est-ce parce que je n’ai jamais su dire, m’exprimer, que tout a capoté ? Ai-je vraiment lu, dans ses yeux sombres, des reproches muets ? Moi qui n’ai jamais su parler qu’à mes carottes, me confier qu’à mes échalotes. Etait-elle jalouse de mes hachis parmentiers, de mes œufs en gelée, et de mes petits pains, perdus à tout jamais ? A-t-elle jamais compris ma feinte, mes larmes en rétention, dans mes urgences à éplucher tous ces kilos d’oignons ?
Un cuisinier se doit-il de finir seul, devant sa marmite, à bouillir de rage ?
Aurais-je dû réagir, au lieu de laisser exploser ses innombrables orages ?
Suis-je parti avant elle, juste pour le plaisir, la fierté de la laisser derrière, pour ne pas risquer l’inverse, ne pas connaître le bord de la route sous l’averse ?
Ai-je avalé notre histoire toute crue, parce que béarnaise ou bourguignonne, je la trouvais trop entière, trop relevée, par rapport à moi, jamais assez assaisonné, et que j’avais peur de la sauce à laquelle elle allait me manger ?
Je n’ai jamais su parler, dire…je préfère jouer du couteau dans ma cuisine. Jouer de la gratte, aussi, comme une grosse caricature, un cliché sépia. Je ne sais pas dire...
Quand les mots restent lettres mortes, je convole en justes notes…ou en saumon papillote.
Peu importe…j’ai gagné le devoir d’enlever ma toque, de la mettre au rebut…les carottes sont cuites depuis belle lurette, les artichauts ont froid, mes prétextes sentent la soupe et je me noie dans le potage. Un navet. Je suis à moi tout seul un gros navet. Un légume. Un chou-fleur aux pétales fanés, une batavia flétrie, une betterave à sucre en hypoglycémie.
Et avec ça, ce sera tout ?
Non, mais je ne vais pas épiloguer, il y en a assez sur mon tablier, je suis rhabillé pour l’hiver, pour le printemps, aussi, je pourrais devenir marchand de quatre-saisons.
Aller m’installer à Rungis, éplucher du maïs, décortiquer des fèves, et plus des faits pour lesquels il y a prescription.
Au lieu de mijoter dans un jus amer, si jallais échanger mon dégoût, contre des ragoûts ?
Ma haine glacée contre une crème brûlée ?
Impression d’indigestion, de satiété…j’ai beaucoup trop pensé, du mal à me digérer, et si j’arrêtais de me cuisinier ?
Je pense à elle une dernière fois, dans sa chambre sous les toits, saignante. Pas à cause de moi. Saignante, comme toujours. J’ai compris, enfin. Je suis à point. Notre histoire est terminée, pour une histoire de cuisson incompatible...j'aurais dû le savoir, le premier soir, elle avait commandé son steak 'cuisson tartare'. Et au lieu de me méfier, j'avais rigolé.
Louvre-Rivoli. Le bus 76 me recrache au terminus, repus.
J’ai toujours le même regard transparent et impénétrable à la fois, il est hors de question que je prenne contact avec une pupille inconnue, au hasard de la rue, que nos prunelles se lient. Ca risquerait de mal tourner, comme la mayonnaise que je viens de rater, après 3 ans de perfectionnement.
Je vais rester le mur que je sais si bien faire, en croisant les anonymes…tout en restant ouvert.
Car le mur a des fissures, qui laissent entrer la lumière, des gens ordinaires.
Mais des fissures discrètes. Mais des fissures obscures, qu’on ne voit que d’un seul œil, lorsque le temps est clair.
00:47 Publié dans Texte | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note

Commentaires
Décidément, j'adore ton écriture.
Ecrit par : Maylis | 19 janvier 2009
Je suis sous le charme. C'est joliment troussé ou devrais-je dire tranché ! mum
Ecrit par : mum | 19 janvier 2009
C'est magnifique, bravo ! On reconnaît ta plume et ton style si particulier (c'est un compliment !)...
Tout ceci laisse rêveur ^^
Ecrit par : Alban | 19 janvier 2009
C'est salé aux larmes de la cuisinière, ton petit plat, là, non ?
Ecrit par : DooSAnillaH | 20 janvier 2009
T'aurais pas un don pour retrouver les ingrédients cachés ?
Le gramme de cannelle dans 516 kilos de pommes etc. etc.?
Et puis des larmes, de joie, de tristesse, de rage ? il en existe des tas ! quoi qu'il en soit, c'est un plat qui se mange de sang froid, n'oublie pas ;)
Ecrit par : La cuisinière | 20 janvier 2009
je m'en pourlèche les canines... moi, je ne suis que goûteuse, mais je ne peux pas définir le mode de production des ingrédients, s'ils sont élevés à la joie ou à la tristesse... même si j'ai ma petite idée, en respirant de plus près ta ratatouille...
Ecrit par : DooSAnillaH | 20 janvier 2009
Je ne vais pas m'acharner à essayer de glisser à mon tour une touche d'alimentaire dans ce commentaire mais tout ceci me laisse songeur, ou plutôt penseur...
Bref, des nouvelles plus souvent, c'est possible M'dame (vieil égoïste que je suis) ?
Ecrit par : Baff | 22 janvier 2009
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